Remember.
Dr Ketchup. L’homme qui consulte plus vite que son ombre.
Le final round, c’était mercredi dernier à 8h45. Dans un hôpital flambant neuf, décoré comme un centre commercial.
Le dimanche, à J -3 donc, j’étais incapable de décrocher un mot avec l’humeur en dents de scie.
Le mardi soir je cumulais trois kilos de plus sur la balance, trois kilos de flotte stockés à cause du stress de l’intervention, à la limite de l’infection urinaire à force de ne plus aller pisser. J’ai appelé Ketchup pour lui demander s’il y avait moyen de moyenner un p’tit cachet bleu avant de me faire arracher la tronche, des fois que le gaz ne suffise pas.
Mercredi matin, à peine levée j’avais déjà gobé mon cachet en espérant qu’il agisse vite, bien, et que j’arrive à l’hôpital limite endormie.
Je suis arrivée à l’hôpital avec la démarche ébrieuse (les anxiolytiques : moins t’en prends, plus ça défonce, c’est trop bien), mais bien entendu une fois dans la salle d’attente, j’étais comme une pile. Je sais pas si c’est la proximité de la fontaine à eau, mais je me suis mise à pleurer tout ce que j’ai pu, surtout lorsque j’ai vu les infirmières se déplacer avec la bombonne de MEOPA. J’avais l’impression de partir à l’abattoir.
Devinez qui était en retard ?
Eeeeeh oui.
Et devinez à quel moment l’infirmière est venue me chercher ?
Juste quand je sortais des chiottes. Pas le temps de réfléchir, hop vous allez dans cette salle et vous vous installez bien, bougez pas j’arrive.
Le temps qu’elle revienne, j’étais en pleine crise de larmes. On se refait pas à dix minutes d’une extraction dentaire, hein.
Là vous vous dites "Ça s’annonce mal", et bien non, pas du tout.
Grâce au pouvoir fatal du cachet bleu du matin, j’ai vite repris le dessus lorsque les infirmières m’ont expliqué en détails ce que ce cher stomatologue hyperactif n’avait pas pris le temps de m’expliquer.
Alors pour les phobiques du dentiste qui tombent chez moi, l’intervention au MEOPA se passe de la manière suivante (vous allez vous coucher moins bêtes) :
Déjà, on vous allonge, position confortable et pratique pour tout le monde,
Ensuite, vous aurez une infirmière à côté de vous, la mienne était trop gentille, elle me caressait les cheveux et me parlait doucement en me disant des trucs gentils et rassurants, et elle est restée pendant toute l’intervention,
On a fait un essai de masque avant l’intervention, et elles m’ont expliqué à deux comment ça allait se dérouler : on met le masque, on respire deux/trois minutes, on se détend, une fois bien détendu on met des "lunettes", c’est-à-dire une espèce de tuyau avec les embouts dans les narines et on continue à envoyer un peu de gaz, mais moins, le temps que le médecin fasse ce qu’il a à faire,
On reste conscient, on entend, on répond, on peut bouger, on sent aussi la piqûre de l’anesthésie malheureusement mais moins et on se sent vraiment détendu (il paraît que ça en rend certains euphoriques),
Une fois le gaz arrêté, en respirant doucement, on reprend entièrement ses esprits en quelques minutes, c’est vraiment très rapide.
Globalement, ça diminue le choc de l’intevention, si je devais me faire retirer de nouveau des dents, je ne chercherais même pas et je le referais de cette manière.
Là vous vous dites "Ah ouais, c’est le pied en fait", et bien non, faut pas déconner non plus, c’est une extraction dentaire, pas un épisode du Village dans les nuages.
Déjà parce que, là encore, la clim était à fond la caisse, et que je portais un petit débardeur très mimi mais pas molletonné. Donc j’avais froid.
Et même avec les explications, j’avais peur. C’est normal.
Du coup, quand le Docteur Ketchup est arrivé, ça a donné ça :
"Salut Mireille, salut Sylvie, salut Tantie, alors comment vous vous sentez ?
- J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur, j’ai pe-
- Maiiiiiiiiiis non, faut pas, tout va bien se passer, ça va être rapide, vous allez voir."
Et lui, quand il vous dit que ça va être rapide, vous pouvez le croire.
"Allez, ouvrez la bouche ! Bon, là c’est l’anesthésie, vous allez avoir un peu mal, c’est obligé mais ça dure pas longtemps."
Je me suis retourné un ongle en agrippant le fauteuil et j’ai explosé la main de sa pauvre assistante. D’un autre côté, avec la dent limite dans le sinus, fallait bien aller piquer au fond du fond sinon j’aurais pleuré ma mère même avec le gaz.
J’ai trouvé que le produit avait un goût d’huitre. C’était pas très bon, mais j’en ai eu double dose, et de chaque côté s’il vous plaît.
Une minute après, je ne sentais plus rien. Et le Docteur Ketchup était comme un gosse qui va faire sa partie de Docteur Maboul.
"Allez c’est presque fini Tantie, ouvrez graaaaand !"
- Nan j’ai une question d’abord.
- *Grmlblsalechieuse* Mais ouiiii, posez votre question Tantie !
- Nan pasque l’autre follasse l’autre fois elle a quand même failli me faire tomber du fauteuil à tirer comme une malade, vous avez un technique ou faut que je m’accroche ?
- J’ai une technique, mon assistante va se coucher sur vous !
- Oh ça non alors, la pauvre Tantie, en plus elle va m’attaquer pour harcèlement sexuel !
- Hahaha sacrée Sylvie, hop, en voilà une *clong*, en plus si vous tombez, ce sera pas très pratique pour vous retirer les dents, je me vois mal à quatre pattes par terre à faire l’extraction hahaha, et voilà l’autre *clong* ! Ayé c’est fini ! Alors, ça va ?
- Chnuper ! Merchi ! Gn’êtes un pro !
Un conseil aux phobiques accrochés à leur souris : fermez les yeux. Parfois c’est moins angoissant de ne pas savoir. J’ai fermé les yeux pendant toutes l’intervention, même l’anesthésie, je n’ai pas vu les instruments, ni le sang, ni rien. J’ai profité de mon gaz hilarant de ma gentille assistante qui me tenait la tête en respirant profondément, et cinq minutes après tout était fini, j’avais deux cotons hémostatiques dans la bouche et le Docteur Ketchup était parti boire son café.
Rien senti.
Rien vu.
Pas mal.
Et j’ai même eu droit à un bisou de l’infirmière !
Le tout pour un peu plus de quatorze euros. Et j’ai pu récupérer mes dents.
Après coup, j’ai compris l’origine de la clim à fond au cabinet du stomato et à l’hôpital : la chaleur favorise le saignement, donc autant que possible après s’être fait arracher une dent il faut mordre des compresses pour arrêter le saignement, et une fois que c’est arrêté, il faut boire et manger froid ou tiède. Et avoir le coeur bien accroché.
Je suis allée puiser dans mes réserves de zenitude pour supporter le goût du sang pendant une bonne partie de la journée. On m’avait dit "Au bout d’une heure normalement, c’est bon vous jetez les compresses", sauf qu’à 17h30 j’avais toujours du sang plein la bouche.
Là, honnêtement, j’ai paniqué, et j’ai rappelé le cabinet du Docteur Ketchup en larmes. En m’entendant affolée à l’autre bout du fil, sa secrétaire n’a pas trop tardé à me le passer, là encore ça vaut son pesant de cacahuètes.
"Bah alors, qu’est-ce qui vous arrive ?
- Je saiiiiiiiiiiigneuuuuuu !
- Vous avez mal ?
- Non pas du tout mais jeu saiiiiiiiiiiiiiiigneuuuuuuu !
- Mordez des compresses !
- Mais je fais que ça depuis ce matin de mordre des compresses, ça saigne dès que je les retiiiiiiiiiireeeeeeeeeee !
- Et bah mordez-en encore et ne les changez pas, ça arrêtera de saigner quand ça s’arrêtera, de toutes façons dites-vous que personne n’est jamais mort d’un saignement de gencive ! Bonne soirée je retourne à mon golf !
Je vous avoue que le "personne n’est jamais mort d’un saignement de gencive" m’a fait rire.
Jeudi j’avais encore un peu de sang dans la bouche, mais quand même beaucoup moins que la veille, par précaution j’ai mangé tiède/mouliné pendant les deux premiers jours pour ne pas relancer le saignement, parce que douze heure avec du jus de rôti dans le fond du gosier, rien que d’y repenser ça me colle une chute de tension. Berk.
J’ai eu mal dans le sinus droit pendant deux/trois jours, ma gentille dentiste avait vu juste, et je remercie le Grand Marabout Géant dans sa grande miséricorde généreuse de ne pas m’être tout fait détruire la tronche par l’autre folledingue. C’est pas dentiste qu’elle aurait dû être, c’est ouvrier en bâtiment. Grosse bourrine.
Enfin le principal, c’est que ce soit fait. Je suis soulagée.
Mais je vous ai pas raconté le must dans cette histoire.
Nan pasque bon je suis repartie avec mes jolies dents propres et tout. D’ailleurs je les ai toujours dans mon sac et je les montre aux petits enfants que je vois manger des bonbons en leur disant " Regarde c’qui va t’arriver, p’tit con ! Tu finiras obèse et édenté gnark gnark gnark ! ". Non je déconne, je les montre juste à mes collègues (je connais leurs accouchements respectifs en détail, elles peuvent bien connaître mon extraction dentaire).
Et vous savez ce qu’il y a quand on perd une dent...
La petite souris !
Elle est passée vendredi, elle m’a laissé un billet de dix euros, par terre, dans la rue ! Bon, je savais pas qu’elle en était arrivée à piquer le pognon des pauvres, mais on s’en fout, un billet de dix ça reste un billet de dix. Je vais peut-être le jouer en bourse, tiens. Ça et faire monter mes dents en boucles d’oreilles. Le IT accessoire de l’été, préparez-vous les filles, je sens que ça va faire un carton.