Il y a quelques années, j’ai voulu consulter un psychologue suite à une agression. Un an après ce malheureux évènement, j’étais encore incapable de sortir seule dans la rue passée une certaine heure. Il fallait se rendre à l’évidence : j’étais complètement traumatisée et ça ne pouvait plus durer. J’ai donc pris rendez-vous dans un centre médico-psychologique à côté de chez moi, cinq minutes à pieds à peine, et bien entendu, malgré ma peur de sortir à la nuit tombée, ce type s’obstinait à me donner rendez-vous à 20h.
Un soir, alors que je lui parlais de nouveau de cette agression qui occupait ma tête environ trente-cinq heures par jour, il m’a dégainé son diagnostic : j’étais névrosée, ça on s’en doutait, au stade de la névrose phobique, on s’en doutait un peu aussi, mais il me prédisait un avenir encore plus sombre...
"Si vous n’agissez pas rapidement, votre névrose ne sera plus phobique mais elle va devenir obsessionnelle, et autant là maintenant vous avez du chemin à faire, autant si vous passez dans une névrose obsessionnelle, vous serez irrécupérable."
Et là, avec un petit sourire en coin, il m’a dit :
"Je peux vous empêcher de vivre ça, mais il va falloir faire ce que je vous dis"
A cet instant, j’ai percuté qu’il était environ 20h30, que le centre médical était vide à l’exception de nous deux.
Il m’a vue pour la dernière fois de sa vie de gros porc ce soir-là.
J’ai continué ma vie comme j’ai pu, avec mon traumatisme et ma névrose phobique en espérant qu’elle ne mute pas trop tôt, histoire de profiter un peu avant de finir à la Verrière.
Un an, deux ans, sept ans ont passé. Et tout a basculé il y a un mois environ.
J’étais à mon bureau, mon chef est venu me chercher :
"Mbon, alors on va peut-être avoir un financement, là, donc il me faudrait des devis pour blaaaablaaaablaaaa. D’ailleurs, si on a le budget, on investira dans du matériel informatique. Réfléchissez-y."
Ceci couplé à un bulletin du CERTA qui conseille les administrations équipées de systèmes d’exploitation Micrognoft de préparer l’évolution du système vers un truc vista-style qui n’existe pas encore mais comme ils préparent déjà l’arrêt du support d’XP pour 2014 et que les mises à niveau c’est relou, il va falloir être dans les starting-blocks. D’autant plus que la personne qui devra s’acquitter de cette tâche à mon boulot, ce sera moi. Et ça me travaille.
Hier après-midi, du coup, ça a donné à peu près ça :
"C’est bon, on a le budget ! On pourra se voir pour faire le point ?"
"Pas de problème, je prépare les devis !"
"Ok, on voit ça cet après-midi, je vous laisse tout préparer nickel."
Et là, j’ai soigneusement élaboré deux devis pour des machines super performantes et peu onéreuses, de quoi renouveler tout un parc info avec un SMIC chinois. Je me suis pointée comme une fleur en début d’après-midi, avec les devis.
"Et voilààààà !"
"Euh... C’est quoi, ça ?"
"Bah, c’est les devis !"
"Les devis pour quoi ?"
"Pour les ordinateurs !"
"Mais de quoi vous parlez, quels ordinateurs ?"
Oui, en fait, mon chef attendait des devis pour un truc qui n’avait rien à voir avec un nouveau parc informatique. Devant mon enthousiasme, il a quand même vérifié s’il y avait une dépense de ce genre prévue au programme. Et en effet, il y a avait un peu à me mettre sous la dent (si j’ose dire), mais rien d’extravagant, juste un malheureux portable.
Comme vous le savez, dans l’administration, quand on arrive à obtenir quelque chose, il faut savoir sauter sur l’occasion et dégainer la paperasse plus vite que son ombre. Cet après-midi, mon chef est revenu me voir en m’expliquant que si on voulait voir la couleur de nos sous avant la rentrée, il fallait que tout soit prêt maintenant.
"Et en plus, on a un nouveau poste qui n’était pas prévu, donc... enfin prenez votre temps pour les devis, faites ça bien."
"Juste une question : le poste, je prends un portable comme pour l’autre, ou un ordinateur de bureau ?"
"Mais enfin QUI vous a parlé d’ordinateur ? Je vous parle d’un nouveau poste, une nouvelle dépense !"
"Mais je... Ah oui, d’accord pardon. Je fais un peu un blocage sur les ordinateurs en ce moment, hein ? Hahahaha !"
Bizarrement, lui, ça l’a pas fait rire. Il a levé un sourcil d’un air blasé et est parti prendre un café.
A cet instant j’ai compris que le petit chauve du centre médico-psychologique avait raison. Je suis obsessionnelle. Ma vie est fichue.
Confiez-moi votre parc informatique.