Je me suis acheté un super savon la semaine dernière, il s’appelle "Karma" et il est censé changer ma vie de merde en un truc absolument merveilleux rien qu’avec ses composants 100% naturels (methylparaben, cocamidopropyl betaïne et compagnie). Comme d’habitude, quand un truc doit m’apporter chance et bonheur, c’est tout l’inverse qui arrive. Par exemple j’ai jamais autant cauchemardé de ma vie que quand j’ai eu un piégeur de rêves accroché au-dessus de mon lit, j’aurais dû me douter que ce serait la même avec le savon Karma, mais ça n’a pas totalement altéré mes dons de voyance pour autant, puisque je savais avant même l’achat de ce savon que j’allais passer une semaine de merde. Surtout jeudi.
Pour optimiser ma life et profiter de la jeunesse le plus longtemps possible, j’ai refusé qu’on me pose un appareil dentaire quand j’étais ado, d’ailleurs l’orthodontiste lui-même n’avait pas jugé ça utile à l’époque. Et puis il y a deux ans environ, ma dentiste, le Docteur Zahn, avait posé un regard plus attentif sur ma dentition et m’avait fortement recommandé d’envisager un traitement qui, bien que long, m’aurait (paraît-il) amélioré le quotidien. Je suis donc allée voir une orthodontiste au mois de novembre dernier, le sosie de Marina Foïs, qui n’a pas eu besoin de plus d’une minute pour m’annoncer que le traitement était nécessaire voire indispensable, que j’en aurais pour deux années entières, que si je ne le faisais pas maintenant je devrais le faire à quarante ans et que ce serait encore plus la honte, et que le tout coûtait 860 euros par semestre payable en plusieurs mensualités, on est orthodontiste mais on reste humain n’est-ce pas.
Ma première envie fut de lui préciser l’endroit où elle pouvait se le mettre, son appareil céramo-métallique, mais mes dents se sont vite rappelées à mon bon souvenir, au point qu’en avril dernier c’était moi qui suppliait l’orthodontiste d’entamer le traitement le plus tôt possible.
Après la prise d’empreintes dentaires et rédaction du devis, j’ai pris rendez-vous avec le Docteur Zahn pour l’extraction des deux deuxièmes prémolaires du haut (15 et 25 je crois, pour les dentistes qui me liront un jour, peut-être). Et ce rendez-vous avait lieu jeudi.
Là, vous vous doutez que ça va partir en cacahuète et vous aurez bien raison.
Jeudi 11 juin, 19h, j’avale un cachet de magie noire qui te fait voir la vie en rose dans la salle d’attente du Docteur Zahn. Professeur Zbob lit Paris Match confortablement assis.
Mon tour arrive, le comprimé a un peu agi, heureusement parce que même avec 10mg de substance dans le sang, je faisais pas la fière, pour différentes raisons toutes très valables : j’allais saigner, on allait m’arracher une dent, j’allais être consciente , j’allais peut-être avoir mal après, je ne savais pas comment elle allait s’y prendre... une anxiété toute naturelle pour n’importe qui, sauf pour le Docteur Zahn, qui a visiblement arraché des dents au KGB dans des conditions extrêmes, puisque sa seule phrase de réconfort fut : "Bah, de toutes façons, faudra les retirer, hein !".
Je me suis assise dans le fauteuil de torture, pendant qu’elle préparait son matériel de guerre, visiblement plus intéressée par le coût de mon traitement orthodontique que par mon appréhension. Mbon.
L’anesthésie s’est bien passée, mieux que ce à quoi je m’attendais, je me suis détendue un peu, jusqu’au moment où j’ai vu le bistouri, et là j’ai paniqué, croyant qu’elle allait me lacérer la gencive. Plutôt que de me dire "C’est juste pour écarter les dents", elle m’a répondu "Mais vous imaginiez quoi ? Bien entendu qu’il faut que j’utilise ça ! Ne vous en occupez pas et laissez-moi travailler !".
Le temps de reprendre mon calme et de me rendre compte qu’elle n’a rien coupé, je la vois saisir sa pince, je prends une grande inspiration en me disant que le bout du tunnel est pour bientôt.
Hahahahahahaha. C’est là qu’on est entré dans l’alignement du Karma de merde.
Cette espèce de folle s’est mise à tirer, et moi à avoir mal. Cherchez l’erreur.
"Mais non, vous n’avez pas mal, vous sentez que ça tire et ça vous plaît pas, laissez-moi travailler."
Deuxième tentative, la douleur encore pire. J’ai tenté de prendre sur moi les premières secondes, mais je sentais bien qu’un truc allait de travers : l’anesthésie avait mal pris.
Après m’avoir à moitié traitée de chochotte, le Docteur Zahn a accepté, dans sa grande mansuétude, de m’injecter une seconde dose d’anesthésiant. Une minute d’attente, troisième tentative, j’avais de plus en plus mal, une horreur, je sentais d’ailleurs la douleur me remonter jusque dans le nez, la dent ne bougeait pas d’un poil et l’autre tirait tirait et tirait à n’en plus pouvoir. Finalement, c’est ma dent qui a décidé d’arrêter le massacre en se brisant en petits morceaux.
"Non, mais ça ne va pas du tout, regardez ce qui arrive maintenant, on est bien ! Vous ne me laissez pas travailler ! Je ne peux pas travailler dans ces conditions ! Vous avez fait le plus dur ! Vous êtes anesthésiée, vous ne pouvez pas avoir mal !"
S’en est suivi un dialogue de sourds dans lequel elle m’a reproché de ne pas la laisser travailler et de ne pas lui faire confiance, tout en me conseillant de faire cette intervention sous anesthésie générale parce que vraiment je ne supportais pas qu’on me touche et que vraiment j’étais un cas psychiatrique en matière de phobie du dentiste, qu’elle faisait des extractions tous les jours et que je n’avais pas mon mot à dire quand à ses techniques et le déroulement de l’intervention dans ce qui, je le rappelle à tout hasard, est quand même ma bouche.
De mon côté, je lui expliquais que j’avais peur, que j’avais mal jusque dans les sinus, que je n’avais plus confiance en elle, que je refusais qu’elle m’extraie cette dent et qu’elle pratique le moindre soin dentaire sur moi à l’avenir, qu’elle avait quelques cours à prendre en matière de communication avec ses patients et qu’elle pouvait bien crever pour avoir des nouvelles de l’évolution de la situation me concernant (ce qu’elle m’avait demandé).
A l’évocation de la douleur que j’ai eue dans les sinus, elle m’a rétorqué sur un ton condescendant "Mais enfin, quel est le rapport entre vos sinus et vos dents ! Peuh !".
Et bien la réponse je vous la donne en exclusivité mondiale, vous allez voir la différence entre une malade formée à l’armée russe et une vraie pro qui maîtrise son sujet.
Je suis repartie du cabinet jeudi soir avec ma dent explosée mais encore en place, avec pour instruction "Si ça vous fait mal, prenez du paracétamol", point, et après m’être fait comprendre non sans satisfaction que si j’allais aux urgences on me ferait subir le même traitement que ce qu’elle m’avait fait. J’étais au bord du malaise, congelée alors qu’il faisait bon dehors, et tremblant comme une feuille. J’ai réussi à tenir bon grâce à l’état de colère dans lequel j’étais et qui me maintenait sans doute une tension assez haute pour que je reste debout.
Vendredi matin à la première heure, j’ai rappelé mon ancienne dentiste, une perle rare qui soigne beaucoup d’enfants et qui est très douce. Cette femme, je lui confie mes dents les yeux fermés, mais elle est à l’autre bout de Paris, et elle n’avait pas de rendez-vous dans les bons délais pour m’extraire les dents, donc je suis allée chez le Docteur Zahn. Si j’avais su...
Elle m’a reçue à 14h30, a regardé l’étendue des dégats, m’a posé du vernis pour atténuer la sensibilité au chaud et au froid, m’a demandé de lui raconter le déroulement de la séance de torture, a jeté un coup d’oeil rapide à la radio et m’a dit :
"La douleur dans les sinus, vous ne pouviez pas l’inventer (et bam), et en regardant votre radio, on voit que votre prémolaire est collée au sinus, et je dirais même qu’elle est carrément dedans. Et vous avez eu mal parce que l’anesthésie n’a pas entièrement fonctionné."
Heureusement que j’étais allongée, sinon je tombais dans les pommes.
"Ce sont des choses qui arrivent, et ça se retire sans aucun problème si c’est fait par une personne qui a la technique adéquate, donc ne paniquez pas, mais heureusement qu’elle n’a pas extrait la dent, sinon elle aurait pu vous faire un trou dans le sinus, elle ne l’aurait pas rebouché et là ça aurait été problématique."
Elle a également rajouté, à propos du Docteur Zahn "C’est une conne."
Il faudra donc que je passe par un stomatologue pour retirer ces dents, et le truc étrange c’est que... finalement pour le moment ça ne me panique pas trop. J’ai rendez-vous le 23, on verra ce que ça donne.
Tout ça pour dire : la colère est un excellent moteur quand on sait s’en servir. L’idée même d’avoir été traitée de "patiente extrêmement phobique" par le Docteur Zahn me fout dans une telle colère que je serais prête à me faire retirer les deux prémolaires d’un coup sous anesthésie locale, rien que pour lui prouver par a+b que c’est une incompétente doublée d’une sacrée connasse.
D’ailleurs ma gentille dentiste s’attendait à me voir traumatisée à vie après une expérience pareille, elle qui a consacré tant de séances à m’aider à dompter cette phobie des aiguilles. Il est hors de question de bousiller tout ce travail à cause d’une abrutie incapable de lire une radio. Hors de question.
Prochain épisode dans une dizaine de jours, donc. Comme je disais plus haut, je n’ai pas particulièrement peur, mais j’avoue que je suis curieuse de savoir comment le bonhomme va s’y prendre pour arracher cette dent qui m’a l’air à peu près aussi fixée dans ma mâchoire qu’Excalibur dans son rocher. En attendant, c’est un peu relou de devoir mâcher du côté droit, surtout que moi je suis gauchère de la mastication, m’voyez.
Allez, brossez-vous bien les dents si vous ne voulez pas finir chez le Docteur Zahn, bisou !