En ces temps de crise, il est important de savoir se placer et s’affirmer dans la société. Ça tombe bien, en ce moment, c’est la mode, entre l’identité nationale où tu t’affirmes Auvergnat et l’identité féminine où tu t’affiches place du Châtelet avec un enfant pendu à chaque sein pour montrer que tu es fière de ta maternitude [1]. D’ailleurs, cette espèce de communautarisme, je sais pas vous mais moi je trouve que ça plombe un peu l’ambiance, et rien de tel qu’une mauvaise ambiance pour me mettre de bonne humeur.
Après de longues années de remise en question de moi-même, j’ai eu envie à mon tour d’affirmer ma personnalité unique dans ce monde de stéréotypes et la première étape de ce coming-out identitaire fut de me procurer un nouveau téléphone portable.
Carrément. On fait pas dans la demi-mesure ici, on est des vrais.
Et pas n’importe quel modèle, s’il-vous-plaît. L’iPhone c’est tellement surfait, tous les jours je croise des dizaines de losers de banlieusards qui chérissent leur smartphone plus que la progéniture qu’ils n’ont pas encore (grand bien nous fasse). Mon choix s’est donc tourné vers un BlackBerry Curve 8520. Déjà parce qu’avoir un BlackBerry, ça chie la classe tellement ça fait pro, mais surtout parce qu’il coûtait vingt euros en renouvellement et que le modèle que je convoitais au départ en coûtait 220 de plus. Et faut pas déconner, j’ai autre chose à foutre de mon pognon quand même. Mais bon, je ne regrette absolument pas, depuis je me sens comme une révolutionnaire de la technologie, une pionnière du web 3.0, une Übermensch de la communication. Les ondes y sont peut-être pour quelque chose.
Oui, j’avoue, après cinq longues années à parcourir l’Île-de-France équipée de mon fidèle Nokia modèle 1998, je me sens d’un coup comme une geekette.
Mais si, enfin :
Geek / Geekette : la IT-appellation de la fashion victim parisienne so 2000’s.
(Fashion victim à qui je rappelle que le sens premier de "geek" est, selon Monsieur Harrap’s :
Geek [giːk] n F crétin -ine, débile mf
. C’est très actuel, en effet.)
C’est tellement à la mode qu’il y a même des soirées "geekettes" organisées à Paris pour les IT-trendy-fashionistas [2]. Enfin au sens vraiment large du terme, parce que j’ai encore jamais entendu dire que dans les soirées ou salons pour geeks mâles on essayait de leur refourguer de l’électroménager [3].
Il y a quelques années de ça, j’ai fait ce test qui était à l’époque très à la mode pour crier son absence de vie sociale sur les toits. J’ai eu un score assez minable [4] d’ailleurs, à mon grand désespoir (il faut dire que la science fiction ça me gonfle et le klingon je m’en cogne un peu). Mais il y a un marché, c’est la mode, un peu comme le Wonderbra dans les années 90. C’est donc un prétexte en or pour voir fleurir tout un tas de blogs sur les sites des différents journaux en ligne, tenus par des pigistes convaincus qu’ils sont à la pointe de la geek-attitude alors que le contenu de leurs blogs nous font pleurer de rire moi et mes 17,42424% d’humiliation à ce stupide test.
En fait, tout est devenu prétexte à s’appeler/se faire appeler geek : avoir un iPod, un MacBook, une DS ou toute autre console de jeu, avoir un ordinateur quelconque et y avoir installé un agrégateur de flux RSS, lire ou regarder des mangas...
Le meilleur exemple que j’ai trouvé pour montrer à quel point le terme et la tendance geek ont été édulcorés, c’est ce blog hébergé chez l’Express.
Alors pour illustrer la geekitude, on va mettre un iPhone et on va parler des applications qu’on trouve dans le catalogue iTunes en se donnant la peine de chercher cinq minutes et demi. On va aussi parler de Twitter et de Facebook, parce que c’est bien connu, Linus Torvalds passe sa vie sur les réseaux sociaux. Une petite bannière style manga plus un peu de pixel art, et ça y est on a montré patte blanche à la grande communauté geek.
Et pour illustrer la girlytude, on va mettre du rose et parler de fringues. C’est bien ça fait pas cliché du tout.
C’est pas pour être méchante, mais y a rien là-dedans. A la limite ça pourrait vaguement être un blog sponsorisé Apple.
Je dois être foutrement intolérante (c’est même fort probable), mais j’ai du mal à saisir ce besoin de se catégoriser "geek" alors qu’on sait à peine allumer un ordi, "ronde" alors qu’on fait une taille 40, "dans la dèche" avec un salaire qui permet de largement d’assurer le quotidien. Sauf si on veut perdre toute crédibilité, bien entendu. Je les trouve très fortes à ce jeu, les geekettes fashion-victims.
Autant dire que ces derniers jours j’en ai lu un paquet de blogs de "geekettes" qui vont bien égayer mes soirées bitching. Surtout quand l’une d’entre elles déclare qu’"une geekette pleure quand son ordi est en panne". Je suis loin de me considérer comme membre de la grande caste G33k, mais personnellement, lorsque mon ordi est en panne, moi je le répare, je trouve ça plus productif.
Et puis d’abord, tout le monde sait que le geek c’est older than internet, la nouvelle mode maintenant, c’est la pornstache.