Observation participante

La scène se déroule un vendredi matin aux alentours de sept heures. Gervaise Macquart (Moi-Même) et Groucho Marx (l’homme qui cohabite dans mon lit et partage mes impôts) sont assis dans l’un des wagons d’un métro dont la ligne fut prolongée jusqu’en banlieue il y a quelques années de cela.

Gervaise et Groucho, sans pour autant faire partie de ce que l’on appelle communément "La Haute" ne se situent pas pour autant tout en bas de l’échelle sociale. Ils sont ce que l’on appelle une "classe moyenne".

Les classes moyennes (avant on disait ’la’, maintenant on dit ’les’ parce qu’il faut qu’on repompe tout sur les anglo-saxons) sont des sujets d’études sur lesquels les chercheurs sont intarissables, une sorte de... comment dire... de classe bâtarde, ni riches, ni pauvres, avec un niveau d’études assez élevé sans pour autant finir pour de vrai chez les intellos purs et durs, gagnant leur vie sans pour autant pouvoir tout acheter comptant. Les préoccupations des millions de Gervaise et de Groucho c’est surtout de garder leur boulot, faire des mômes parce que les enfants c’est le sel de la vie, pouvoir acheter leur maison et aller au travail sans se faire emmerder par des couillons de communisto-grévistes.

Oui, c’est très chiant, c’est en mouvement perpétuel sans pour autant vraiment se transformer et on peut en sortir des kilomètres de bouquins par an, c’est ce que font certains, dont, sans doute, notre ami Hugues-Aubin Cruchon de la Soufrière.

Sacré Hugues-Aubin. Complètement déconnecté de la réalité des pauvres classes moyennes. C’en était presque attendrissant. La neige et le verglas ont sans doute eu raison de sa motivation à prendre sa voiture pour se rendre à la Haute Académie de la Recherche Approfondie et des Sciences Supérieures de l’Humain Vivant, il a donc fait comme environ 99,8% des banlieusards qui avaient peur d’abîmer leur sacro-sainte voiture : il s’est rabattu sur le métro.

"Marie-Prudence, j’ai pris une grande décision, ce matin j’irais à la Haute Académie de la Recherche Approfondie et des Sciences Supérieures de l’Humain Vivant en transports.

- Mais, Hugues-Aubin, vous n’allez pas vous mélanger à la piétaille ! Ils vont vous malmener, enfin !

- Diantre, Marie-Prudence, que n’êtes-vous influençable ! Ce n’est point ce que l’on dit à la télévision, la banlieue ! Ce n’est pas la guerre civile ! Ce sont des gens comme vous et moi (enfin presque), je le sais car je les étudie tous les jours à la Haute Académie de la Recherche Approfondie et des Sciences Supérieures de l’Humain Vivant.

- Si vous le dites, Hugues-Aubin. Mais alors, si vous devez vous mélanger aux prolétaires, il vous faut prendre un livre de la bibliothèque municipale !

- Peste soit de la bibliothèque municipale, j’ai lu l’intégralité de ses publications, je vais plutôt relire mon livre de chevet favori : l’Odyssée d’Homère en édition de la Pléiade.

- Je vous reconnais bien là, Hugues-Aubin ! Un livre idéal pour vous fondre dans la masse des jeunes zyvas à casquette ! Oh, n’oubliez pas vos gants et de vous habiller chaudement, ils n’auront sans doute pas mis assez de charbon dans la locomotive.

- Marie-Prudence, enfin...

- Okay, okay, j’arrête de me moquer."

Et voilà donc notre Hugues-Aubin en route vers la Haute Académie de la Recherche Approfondie et des Sciences Supérieures de l’Humain Vivant, ses gants en cuir et sa sacoche bien en main.

Le froid, comme je l’ai dit plus haut, a poussé les franciliens non-pilotes sur glace à se réfugier dans les transports en commun, étant bien connu que plus on est entassé, plus on se tient chaud. Malheureusement à sept heures du matin, il n’y a pas encore assez de monde, juste assez pour être assis confortablement sans se faire emmerder par onze millions de personnes. Ouf, Hugues-Aubin arrivera à la Haute Académie de la Recherche Approfondie et des Sciences Supérieures de l’Humain Vivant sans encombre, et pas chahuté par un jeune zyva à casquette, car ils dorment encore du sommeil du juste à cette heure matinale. Il s’installe à côté d’un couple de jeunes actifs et sort son exemplaire de l’Odyssée.

La jeune femme, Gervaise, le regarde avec des yeux ronds. Non pas qu’elle n’en eut jamais vu d’aussi énorme (livre), mais surtout, elle a l’air de ne pas comprendre qu’on puisse trimballer un livre à soixante-dix euros l’unité dans les transports en commun. D’autant plus, pour les ultra-pauvres et les ultra-incultes qui tomberont ici (il y en a, il y en a un certain nombre) que le papier utilisé pour les éditions de la Pléiade est l’équivalent du papier Bible : très fin, très fragile.

Mais Hugues-Aubin n’en a cure, s’il se déchire, il le laissera à disposition des autres voyageurs, comme les font les prolétaires avec leurs journaux gratuits. Il paraît même que c’est une mode.

Plongé dans ses saines lectures, Hugues-Aubin semble se faire sans trop de mal à la vie du commun des mortels. C’était sans compter sur cette musique assourdissante qui vint lui briser les tympans, sortie tout droit du haut-parleur d’un téléphone portable, lui-même entre les mains d’une kleptomane roumaine jeune désoeuvrée, fière d’emmerder le monde, bien entendu.

De la musique électronique bon marché, ce n’est pas ce qu’Hugues-Aubin a l’habitude d’écouter. Loin de lui la violence du tchacktchackboum, rien de tel pour accompagner une bonne lecture qu’un peu de Chopin. C’est vous dire si la musique de cette petite racaille l’irritait.

Les chercheurs vous le diraient, rien ne vaut le terrain. Hugues-Aubin, bien que perdant 10% d’audition à chaque minute qui passe, n’intervient pas, mais observe. Que font les pékins lambda quand une kleptomane roumaine jeune désoeuvrée emmerde le monde avec sa musique à chier ?

" Oh, s’il-vous-plaît, c’est obligatoire la musique, là ? "

C’est Gervaise qui a craqué en premier. Elle se retourne, croise le regard d’Hugues-Aubain, et là, l’incroyable se produit :

"Non, mais elle est complètement sourde."

L’interaction.

La consécration.

L’intégration.

Hugues-Aubin a parlé à un être de catégorie socioprofessionnelle inférieure. Il faut absolument qu’il rédige une thèse d’État sur cette expérience hors-norme. Le monde doit savoir.

J’espère juste pour lui qu’il ne s’est pas perdu en sortant du métro.