Mauvaises fréquentations

Franchement, en ce moment, c’est la déprime. Plein de trucs me font chier, j’ai le moral dans les chaussettes, la conscience lourde comme une enclume et la tronche comme une pastèque parce que je fais trop d’écran.

En plus, mon épaule droite est assez douloureuse, la faute à un déficit musculaire chronique qui fait que si je reste plus de quatre jours sans faire un minimum de musculation, je douille grave et mon épaule fait *plop* à chaque fois que je bouge le bras.

En théorie, entre ça et les maux de dos, je devrais faire ce que m’a recommandé mon rhumatologue : aller à la piscine. Le sport le plus complet, gnagnagna, la marche ça sert à rien, gnagnagna, le tir à l’arc c’est nul, gnagnagna, le seul sport qui trouve grâce à ses yeux, donc, étant la natation.

Sauf que moi ça me fait chier, la piscine à côté de chez moi est tout le temps fermée/blindée, en plus c’est même pas un bassin olympique donc c’est chiant tout le monde se rentre dedans. Sans compter qu’il faut toujours cette saloperie de bonnet de bain pourri qui colle, qu’il faut se rhabiller en étant à moitié mouillé et je déteste avoir un tissu mouillé collé sur la peau, en plus je trouve toujours moyen de marcher dans une flaque juste après avoir remis mes chaussettes, donc merde et remerde, fuck la piscine, je me suis acheté un kit de fitness à dix euros aux 3 Suisses de merde, ça suffira largement. Et si mon rhumato kiffe le chlore, il peut aller en sniffer dans sa piscine perso, je lui en voudrai pas.

En plus j’ai pas de bonnes expériences avec la piscine. Bon, comme toutes les femmes j’ai expérimenté le gros lourdeau qui te matte à la sortie des vestiaires [1], mais j’y ai aussi fait des rencontres assez particulières que je ne souhaite ni à vous ni à vos enfants.

Surtout vos enfants.

Parce que moi, à la piscine, il y a longtemps, j’ai rencontré Pedobear.

Ouais. Juré. J’ai même appris à nager pour qu’il arrête de me tripoter.

Enfin, si on le prend d’un point de vue "léger", j’ai franchi un cap dans ma vie grâce à lui, et il a réussi à me motiver là où mes parents ont échoué.

Pour une raison que j’ai du mal à m’expliquer, jusqu’à l’âge de huit ans j’ai eu une trouille bleue de l’eau, et une peur panique d’apprendre à nager. Arrivée en classe de CE1 je ne savais toujours pas nager, et j’étais la dernière de ma classe en piscine, dans le groupe des "Tortues", alors que tous les autres élèves étaient au moins chez les "Bélugas", qui étaient moins nuls que les "Tortues" mais plus que les "Dauphins". Mes parents (surtout mon père) étaient exaspérés, rien ne fonctionnait : les menaces, les encouragements, les cours, la méthode bourrine "je te balance dans la piscine", la ceinture à flotteurs, la planche, la barre... rien à faire, j’avais trop peur de me noyer.

Pour essayer de me faire me sentir plus à l’aise dans l’eau, ma tante m’emmenait chaque mercredi après-midi à la piscine. Comme c’était un bassin très profond, je ne pouvais pas faire grand chose mais avec une ceinture à flotteurs je pouvais patauger dans le "petit" bassin d’un mètre quarante de profondeur.

En fait, pour me sentir totalement à l’aise, il me fallait l’équipement planche + ceinture à flotteurs + lunettes de plongée. Là ça allait, j’avais la planche au cas où la ceinture n’aurait pas été efficace, la ceinture si la planche était engloutie par un requin, les les lunettes pour voir arriver le requin. Malheureusement, il me manquait constamment les lunettes, que personne ne voulait m’acheter (parce que je ne savais pas nager, donc c’était inutile). Autant vous dire que j’étais bien partie pour stagner dans le petit bassin toute ma vie si je n’avais pas rencontré ce Monsieur à la piscine de Vincennes, qui m’a très gentiment prêté ses lunettes pour que je puisse voir sous l’eau.

Cette année-là une partie des vestiaires de la piscine étaient en travaux, et les douches des femmes étaient devenues mixtes. C’est là qu’on a rencontré Pedobear pour la première fois. Je prenais ma douche avant de rentrer chez moi et j’ai vu une bouteille de shampooing qui avait l’air d’avoir été oubliée. En fait c’était la sienne, et quand ma tante a vu que j’allais embarquer le produit de quelqu’un d’autre, je me suis fait un peu frictionner. Mais Pedobear a été très gentil et lui a dit que ce n’était pas grave, enfin, c’est une enfant c’est ce que je préfère, ne la grondez pas pour ça.

Aux dernières nouvelles, ce type disait s’appeler Marc. Mais au ton qu’il a employé lorsqu’il nous a donné son nom à ma tante et à moi, j’ai su qu’il mentait. D’un autre côté, annonce à une gamine que tu t’appelles Pedobear, t’es sûr et certain de pas conclure.

Marc était assez cool, puisqu’en plus de me prêter ses lunettes, il me portait sur son dos et nageait jusqu’au grand bassin avec moi. Il aimait bien que je me colle contre lui, c’était pas très agréable, mais pour me sentir en sécurité je faisais ce qu’il me demandait, forcément. De fil en aiguille, il était devenu notre rendez-vous du mercredi après-midi, puisqu’il était là à chaque fois que nous venions.

Un jour, je ne sais pas trop ce qui lui a pris, mais nous étions dans le "petit" bassin (profond d’un mètre quarante, je vous rappelle), et il s’est agrippé à moi d’un coup, m’a littéralement plaquée contre le rebord de la piscine en se collant à moi (surtout au niveau des fesses), et en me disant "Ouh lala tu risques de tomber, je vais te retenir !". C’est à ce moment que j’ai compris que Pedobear-Marc entrait dans la catégorie des gens dangereux dont m’avait parlé ma mère lors de la rentrée précedente.

Et comme c’était un gens dangereux, il fallait s’arranger pour qu’il se situe en dehors de mon espace vital, à défaut de s’en débarrasser tout court. Autant vous dire qu’il y avait matière à réflexion.

Dans un premier temps, j’ai bien tenté de le tenir à distance, mais c’était assez peu concluant, le consentement étant une notion très relative chez certains (dont Pedobear faisait partie). Le seul moyen un peu efficace pour qu’il me foute la paix était d’être sous l’eau, ce qui me permettait d’améliorer mon chrono d’apnée mais aussi de réfléchir à un moyen d’arrêter de me faire coller par cet emmerdeur.

Quelques séances plus tard, alors que j’étais en train de réfléchir sous l’eau tout en me tenant à l’échelle de la piscine, j’ai décidé de lâcher prise d’un coup de tête. Forcément, je me suis retrouvée un peu con, sous l’eau, ne sachant théoriquement pas nager et avec le risque imminent de me remplir les poumons de flotte et que Pedobear vienne à ma rescousse me faire du bouche à bouche. Autant vous dire que j’étais pas dans la merde.

Je suis remontée à la surface, et je me suis dit qu’il fallait que je revienne vers le bord assez rapidement avant de me mettre à paniquer pour de bon, et je l’ai rejoint en nage petit-nain sous le regard ébahi de ma tante et des autres nageurs.

Je me souviens assez peu de la suite, hormis que j’ai rejoint le groupe des "Bélugas" dans ma classe, et que mon père m’a ensuite fait prendre des cours particuliers à côté de son travail pour être sûr et certain que j’allais nager pour de bon et passer mon brevet des cent mètres le plus vite possible. Savoir nager c’est bien, mais savoir nager et avoir un diplôme, c’est mieux.